La Suisse ne peut pas rester inactive

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Comment les changements climatiques affectent-ils en Suisse l'utilisation et la protection des eaux et la lutte contre les crues ? C'est le sujet traité récemment dans la série « Matériaux pour l’Hydrologie de la Suisse » de la Commission hydrologique suisse et de la SSHL.

La vallée du Rhône près de Viège: Les changements climatiques affectent les eaux auxquelles la société laisse peu de place mais dont elle exige beaucoup.
Immagine: Klaus Lanz

Texte : Klaus Lanz, international water affairs

Les changements climatiques modifieront fondamentalement les milieux aquatiques dans les Alpes. Ce bouleversement n'affectera pas seulement les ruisseaux, rivières et lacs suisses, mais aussi leur exploitation. Le dernier rapport de la série « Matériaux pour l’Hydrologie de la Suisse » donne un aperçu systématique des impacts des changements climatiques sur les activités dépendant de l'eau telles que l'approvisionnement en eau potable, l'irrigation, l'hydroélectricité, la lutte contre les crues et le tourisme. Quelques chapitres abordent également la protection des eaux, l’évacuation des eaux urbaines, l'approvisionnement en eau industrielle, l'exploitation thermique des eaux et la gestion des eaux frontalières.

Ce rapport de base a été commandé par l'Office fédéral de l'environnement comme élément du projet « Hydro-CH2018 ». En plus de présenter des scénarios hydrologiques, il fait explicitement référence à des aspects du développement socio-économique, par exemple à la croissance économique et démographique ou à de futures décisions politiques. Il accorde une attention particulière à l'analyse systématique des synergies et des conflits d’objectifs en matière de gestion des eaux.

La sécurité de l’eau diminue

Les effets du réchauffement atmosphérique auront un impact plus déterminant sur l'avenir des eaux en Suisse que les changements en termes de précipitations : en raison de l'augmentation des températures, les réservoirs d'eau hivernaux des Alpes, constitués de glace et de neige, baisseront toujours plus, et le ruissellement se déplacera de l'été vers l'hiver en raison d’une moindre quantité d’eau de fonte. À la fin de l'été et en automne, le débit des cours d'eau et le brassage des eaux des lacs diminueront, parfois de façon radicale. Le bilan hydrologique dépendra de plus en plus des précipitations momentanées et les périodes de sécheresse devenant plus longues en été, les réserves de neige n’assureront plus une couverture sans lacune de la demande en eau.

Ces changements se font déjà sentir dans les milieux aquatiques et les écosystèmes connexes et posent un nouveau défi à la préservation d’eaux écologiquement intactes. Ils affectent également les utilisations de l’eau. Dans les secteurs de l'eau potable, de l'hydroélectricité, de l'irrigation, de l’évacuation des eaux urbaines et de la protection contre les crues, l'adaptation aux nouvelles conditions bat déjà son plein.

La vulnérabilité de la Suisse à la sécheresse augmentera considérablement. Même pendant des années normales, elle peut conduire à des conflits d'utilisation, par exemple entre la production d'eau potable, l'irrigation et l'écologie aquatique – cela s'est déjà produit pendant les années sèches 2015 et 2018. La Suisse ne pourra relever ce défi que par une utilisation efficace de l'eau, une nécessité qui n'a pas été considérée comme prioritaire jusqu'à présent étant donné l'abondance apparente de ce bien essentiel. Outre l'industrie, l'agriculture est particulièrement concernée, car déjà aujourd’hui, la Suisse ne dispose pas de réserves d'eau suffisantes pour une irrigation à grande échelle en été.

Pression sur les espaces occupés par les eaux

Les conflits de territoire constituent un défi souvent négligé. Le développement du pays a fait peu de cas des espaces aquatiques : au cours des dernières décennies, l'expansion du milieu bâti, des voies de transport et des sites industriels a occupé des zones qui étaient essentielles en tant que couloirs de crue, habitats aquatiques et aires de protection de l'eau potable. Des centaines de captages d'eau potable ont disparu, leurs sites ayant été voués à d'autres usages. En maints endroits, avant tout dans les régions densément peuplées du Plateau, dans les vallées fluviales des Alpes et au Tessin, l'agriculture est en trop étroit voisinage avec les milieux aquatiques.

Cette proximité et la forte intensité de production de l'agriculture entraînent des apports importants de micropolluants et de nutriments dans les eaux. Tous les indicateurs montrent que dans un petit pays comme la Suisse, les pratiques agricoles actuelles sont en conflit avec l’objectif de rivières et de lacs intacts et de ressources en eau potable non polluée. Le cheptel actuel rend impossible la réalisation des objectifs environnementaux de la Confédération en matière d'azote et de phosphore.

Une approche orientée vers l'agroécologie rendrait l'agriculture plus respectueuse à la fois du climat et des milieux aquatiques. Toutefois, il faut également être conscient du fait que les ressources en eau de la Suisse ne sont pas illimitées. Une évolution vers la culture de variétés résistantes, les cultures mixtes et la micro-irrigation est inévitable pour faire face aux conditions plus sèches du futur. Compte tenu des changements climatiques et de la diminution de la disponibilité en eau, il serait fatal de se rendre de plus en plus dépendant d’apports d’eau artificiels.

Les quantités d'eau utilisées sont mal connues

Dans certains secteurs de la politique de l’eau, la Suisse occupe depuis des décennies une position de leader au niveau international. Plus d'un milliard de francs seront investis d’ici 2040 dans la modernisation des principales stations d'épuration, et un milliard de francs supplémentaire est prévu d'ici 2030 pour remédier aux effets écologiques collatéraux de l'hydroélectricité. Enfin, le projet du siècle visant à revitaliser 4 000 kilomètres de cours d'eau a été lancé et devrait être achevé d’ici 2090.

Cependant, la Suisse ne peut pas se reposer sur ses lauriers face aux changements climatiques. L'objectif de sauvegarder la vitalité des eaux et de garantir les usages de ce précieux liquide reste incontesté. Pour y parvenir, il faut adapter la protection et la gestion des eaux en fonction de l’évolution des données hydrologiques induite par les changements climatiques. Comme première étape, ceux-ci devraient motiver une réévaluation des utilisations de l'eau, apports de polluants et interventions de génie civil dans les espaces occupés par les eaux.

Il apparaît en effet que l’on sait très peu de chose sur ces utilisations. Les cantons ignorent généralement quelles quantités d'eau servent à l'irrigation, au refroidissement, au chauffage et aux activités industrielles. La nature et les quantités des substances chimiques rejetées, par exemple, par les matériaux de construction ou dans les transports, sont également mal connues. Et bien que les engrais et les pesticides parviennent directement dans le sol et dans les eaux, il n'existe pas encore de registre des utilisations de ces substances. Or une gestion efficace et une protection effective des eaux ne sont pas possibles sans une vue d'ensemble de ses utilisations et des apports de polluants.

Il faut une stratégie ambitieuse pour les eaux

Le vaste processus, nécessaire de toute urgence, visant à évaluer à quel point les eaux sont sous pression déjà en l’absence de changements climatiques, est entravé par le manque de connaissances sur leur utilisation et sur les nuisances qu’elles subissent. Pour affronter l’avenir, les acteurs politiques et la société ont besoin d’une vue d’ensemble des impacts des activités et demandes humaines sur les eaux. C’est alors seulement que l’on pourra décider si la législation actuelle sur la protection des eaux doit être révisée en fonction des changements climatiques. Et c’est alors seulement que l'on saura dans quelle mesure les utilisations doivent être adaptées ou nouvellement réglementées.

Plus les effets des changements climatiques sur le bilan hydrologique seront manifestes, plus ils nécessiteront des décisions clairvoyantes en matière de politique de l'eau. Sans planification à long terme, les eaux risquent de faire l'objet d'utilisations concurrentes, de problèmes de qualité et de conflits de territoire. La Suisse ne peut pas se permettre de rester inactive en matière de protection et de gestion des eaux. Il est nécessaire de procéder à un état des lieux approfondis de l’économie des eaux en Suisse et d’élaborer sur cette base une stratégie ambitieuse pour les décennies chaudes et sèches à venir.

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